#MeAndMyRights: de la surveillance de masse à l'autocensure

Depuis les révélations d'Edward Snowden, les journalistes et écrivains se sont auto-censuré.es sur bien des thématiques. Et il ne s'agit là que d'un seul des nombreux effets "dissuasifs" de la surveillance de masse

La surveillance de masse rend de plus en plus difficile le développement de nouvelles idées, ainsi que leur partage. Malheureusement, il est impossible de prouver ce caractère négatif : nous ne pouvons pas produire des données sur le nombre de nouveaux articles ou concepts innovateurs qui ne sont parvenus à convaincre le public d'une nouvelle idée à cause de la surveillance de masse. Mais nous avons de nombreuses preuves qui montrent que les faiseurs et faiseuses d'opinion (les personnes influentes), tel.les que les journalistes et activistes, voient leur travail ralenti ou doivent l'arrêter car la surveillance de masse élimine le respect de leur vie privée, condition pourtant essentielle de leur travail d'information du grand public et d'incitation au débat public et au changement(s). Cette tendance chez les journalistes et les activistes de s'auto-censurer, face à la surveillance, est décrite comme une "effet dissuasif" ou "effet paralysant" (chilling effect, en anglais), dans le sens où cela freine ou interrompt définitivement leurs activités.

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Des enquêtes menées auprès d'essayistes et journalistes ont permis d'interroger ces groupes sur les changements de comportement adoptés suite aux révélations de Snowden sur la portée de la surveillance de masse. Une étude, menée auprès de 500 journalistes et essayistes de pays "libres" montre que, en raison de la surveillance de masse, 34% ont évité ou ont sérieusement envisager d'éviter d'écrire ou de parler de thèmes spécifiques; 31% ont évité ou ont sérieusement envisager d'éviter certaines thématiques dans leurs emails et conversations téléphoniques; 42% ont réduit leur utilisation ou envisagé de réduire leur utilisation ou ont évité les réseaux sociaux. Un sondage de la même organisation axée sur la situation aux USA montre qu'en raison de la surveillance de masse, les journalistes et écrivains se sont auto-censuré.es sur un grand ensemble de sujets, et pas seulement sur des questions liées à la sécurité nationale, telles que les affaires militaires. Les sujets que les journalistes ont reconnu avoir évités comprennent : l'actualité du Moyen Orient, l'incarcération de masse, les politiques anti-drogues, la pornographie, le Mouvement Occupy (Occupy movement), l'étude de certaines langues, des questions historiques telles que l'état de préparation des USA à un conflit nucléaire pendant la Guerre froide et les critiques visant le gouvernement.

Une autre étude, qui s'appuie sur des entretiens menés avec des journalistes, avocats et anciens représentants gouvernementaux travaillant dans les renseignements, la sécurité nationale et l'application de la loi aux États-Unis, montre que les révélations portant sur la surveillance de masse ont rendu les sources plus réticentes à l'idée d'entrer en contact avec les journalistes. Cela complique le travail des médias consistant à recueillir des infos et à publier des articles. Les personnes interrogées expliquent que les lanceurs d'alerte sont maintenant davantage réticents à l'idée de contacter la presse afin de révéler des affaires impliquant des activités illégales ou non éthiques. Cela s'explique par le fait que les lanceurs d'alerte craignent pour la protection de leur anonymat, puisque la surveillance de masse permet aux autorités de chercher des métadonnées en vue de trouver les individus qui ont été en lien avec les journalistes. Cependant, cette réticence à partager avec la presse des informations sur des activités ou conduites illégales et non éthiques ne concerne pas uniquement les lanceurs d'alerte. Même les organisations qui travaillent sur des questions sans lien ont été affectées de manière négative. Par exemple, une organisation qui promeut la vie privée des patient.es et la protection de leurs dossiers médicaux, qui dépend d'informateurs.trices lorsque les entreprises enfreignent la loi et partagent illégalement les dossiers des patient.es, a souligné une baisse significative du nombre de lanceurs d'alerte qui la sollicitent.

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Une étude menée auprès de 500 journalistes d'investigation aux USA à démontré que, en raison de la surveillance de masse, près de 40% des personnes interrogées ont changé la façon dont ils communiquent avec leurs sources, près de 50% ont changé la façon dont ils conservent et partagent les documents sensibles, près de 30% ont modifié la manière dont ils communiquent avec leurs pairs, les éditeurs et producteurs, et 13% ont décidé de ne pas rentrer en contact avec des sources particulières.

La surveillance de masse interfère aussi avec le travail des associations (notamment les groupes d'intérêt), qui sont essentielles au bon fonctionnement de la démocratie puisqu'elles permettent aux individus de participer au débat et à la vie politique, en promouvant elles-mêmes des idées particulières, des lois ou des politiques. Les associations américaines ont indiqué que leurs membres étaient devenus réticent.es à l'idée de communiquer entre eux, d'organiser ou participer dans des activités en raison de la surveillance de masse, qui les menace de révéler leur identité et leurs opinions. Ces associations, pour la plupart, n'abordent même pas dans leurs campagnes des questions liées à la sécurité. Le travail concerne tout au plus des sujets politiquement controversés, et couvre des thématiques allant de la protection de l'environnement, au contrôle des armes à feux, en passant par la légalisation des drogues et la promotion de l'égalité. Ces associations sont même allées jusqu'à entreprendre des actions en justice, affirmant que le droit à la liberté d'expression avait été violé, en raison de l' "effet paralysant" causé par la surveillance de masse.

Si vous souhaitez plus d'informations sur ce sujet ou si vous voulez consulter les études et données auxquelles nous nous référons, jetez un coup d'oeil à notre rapport complet "La sécurité à travers les droits de l'homme", ici.